L’islam est un projet civilisationnel global qui vise à réformer l’humain aussi bien dans sa dimension spirituelle, mais aussi sociale et physique. A l’époque du Prophète (sws), il s’agissait de créer une nouvelle civilisation, un homme nouveau, pur et sain, d’esprit et de corps, ce qui impliquait de réformer les croyants jusque dans leur santé et leur alimentation. Cette hygiène alimentaire prônée par l’islam consistait d’abord à manger peu comme le rappelle le Quran :

{Mangez et buvez, en évitant tout excès ! Allah n’aime pas les outranciers.}(Coran 7.31)

{Mangez de leurs fruits quand ils ont atteint leur maturité (…) mais évitez tout gaspillage (…)} (Coran 6.141)

En application de ces versets, le Prophète (sws) encourageait ses compagnons à ne manger qu’une petite quantité de nourriture afin d’arrêter la faim et non pour se rassasier :* « Nous sommes une nation qui mangeons que lorsque nous avons faim, et qui cessons de manger quand notre faim est apaisée »1. D’autres hadiths insistent sur le fait de se contenter de peu, de manger peu. Le Prophète (sws) conseillait aux compagnons de ne prendre à chaque repas que « quelques bouchées, suffisantes pour donner de l’énergie et ne pas épuiser les forces »2. Cette Sunna alimentaire avait pour but de prévenir l’embonpoint qui ramène des maladies du corps et du cœur, qui ramollit l’organisme et affaiblit l’âme. Le croyant devait donc manger peu, boire beaucoup et se sentir léger. Dans un autre célèbre hadith, le Prophète (sws) accusait le ventre d’être le siège des maladies : « Il n’y a pas pire contenant à remplir pour le fils d’Adam que le ventre ! »3. C’est ce hadith qui fera dire à Ibn Qayyim qu’il faut être vigilant à la fois sur la qualité et sur la quantité de l’alimentation : « de nombreuses maladies corporelles, dit-il, proviennent d’un surplus d’aliments absorbés, qui harassent l’organisme et nuit à ses mouvements naturels : il s’agit des maladies de surabondance. Leurs causes [sont de plusieurs sortes] :

-l’ingurgitation de la nourriture sans la première digestion [mastication]

-Une quantité de nourriture supérieure à celle nécessaire pour le corps,

-Une consommation d’aliments de mauvaise qualité,

-Une digestion lente,

-Le mélange d’aliments ou de plats variés et complexes.

Si l’humain consomme ainsi et de manière régulière, il s’exposera à des maladies de toute sorte. Si au contraire, il s’alimente de manière équilibrée, se contente de la nourriture nécessaire et reste modéré dans la quantité comme la qualité des aliments, son corps se portera mieux que s’il se nourrissait abondamment »4.

De ce fait, le Prophète (sws) enjoignait les musulmans à boire une quantité d’eau équivalente au volume de nourriture, et de ne pas manger à satiété, de manière à ne pas congestionner le ventre et gêner la respiration : « Un tiers pour les aliments, un tiers pour l’eau, et un tiers pour la respiration ! »5. Cette hygiène consistait aussi à manger bien, c’est-à-dire à choisir les aliments absorbés. Il existe dans la Sunna une grande quantité de prescriptions sur le choix des aliments. L’Islam donne ainsi largement la prépondérance à la médecine préventive par l’alimentation saine et adaptée, sur la médecine curative qui vise à soigner a posteriori les conséquences des mauvaises hygiènes de vie. Il est évident qu’il y a 14 siècles, la question de l’alimentation ne se posait pas de la même manière qu’à notre époque où l’industrie agroalimentaire a complètement dégradé la qualité de l’alimentation. Cependant, l’islam intégrait l’alimentation de qualité comme un élément de la préservation de la santé. L’ouvrage d’Ibn Qayyim « médecine prophétique » rassemble une liste de hadiths sur la santé, et se résume en grande partie à un manuel sur les vertus de tels ou tels aliments et condiments6. Il déclare que le premier des trois piliers de la médecine prophétique est la « préservation de la santé »7. Ibn Qayyim affirme également que la bonne alimentation ou l’alimentation appropriée doit suffire pour prévenir et guérir les maladies, et que les médicaments ne doivent être pris que dans le cas où le changement d’alimentation ne suffit pas.

 

le sport dans la sunna

 

La suralimentation et les effets néfastes

La suralimentation a donc des effets néfastes sur le corps car elle entraîne de nombreuses maladies, et certaines parfois insoupçonnées, comme les allergies, mais elle entraîne aussi des conséquences très négatives sur l’esprit et le mental. C’était cette dimension spirituelle qui était prioritairement visée dans les hadiths, car la manière de s’alimenter relève des choix de civilisation. Une société « dunyawiste », hédoniste, favorisera le plaisir immédiat à la modération, tandis qu’une société fondée sur la foi privilégiera une alimentation conforme à ses finalités et valeurs : simplicité, contentement de peu, économie, concentration sur des objectifs plus hauts et plus nobles que la simple satisfaction de désirs pulsionnels. Ainsi, l’alimentation n’est pas une simple question individuelle, mais relève d’orientations anthropologiques qui déterminent le destin de toute une nation. On attribue une partie de la puissance des premiers romains à leur régime alimentaire extrêmement sain et simple, voire sévère. Ce régime était justifié par l’un de leurs principes qui était frugalitas (la frugalité). Ils étaient donc conscients qu’il s’agissait d’une vertu nécessaire à leur réussite. Pour des raisons similaires, le non-respect de ce principe par les Romains à partir du IIe siècle, l’enrichissement de ses élites et le raffinement de leur nourriture fut l’une des causes du déclin matériel de cet empire.

Conscient de ces lois civilisationnelles et historiques, notre Prophète (sws) prescrivait à ses compagnons à un régime alimentaire sain et sévère avec l’objectif de créer des croyants forts physiquement et mentalement, capables d’affronter les difficultés, de supporter les privations, la faim, les aléas de la vie, et en conséquence de les rendre aptes à porter un projet de civilisation de grande ampleur. Cette réforme par l’alimentation est toujours d’actualité à notre époque. Le trop grand raffinement de notre nourriture, la surconsommation et notamment de produits agro-industriels, ne correspondent pas à l’idéal de préservation de la santé et du corps que l’islam prône. De ce fait, si aujourd’hui les musulmans s’attachent à modifier radicalement leur alimentation, ils auront accompli une part non négligeable dans l’effort global de réforme et de renaissance de la Oumma.

Le sport utile

Cette réforme englobe aussi l’activité physique, qui participe à la santé physique et mentale, au même titre que l’alimentation. Concernant ensuite le choix de l’activité sportive, il faut s’orienter sur les sports « utiles ». De même que l’islam promeut le savoir utile (al-‘ilm an-nâfi’) c’est-à-dire le savoir qui concerne les problématiques qui se posent aux individus à leurs époques et pour les situations qui les concernent, ce principe s’applique pour les activités quotidiennes. Le Prophète (sws) disait : « Tout ce qui distrait l’homme est inutile, à l’exception de l’entrainement au tir à l’arc, du dressage de son cheval et du temps consacré à sa famille »8. L’islam enjoint donc les croyants à consacrer leur temps uniquement à des « activités utiles », cela afin de vivre en cohérence avec la réalité de notre condition de mortels. Notre existence terrestre étant passagère et courte, l’individu doit éviter à tout prix de perdre son temps dans des loisirs inutiles.

Pour les activités physiques, le Prophète conseillait aux croyants d’enseigner à leurs enfants des sports « utiles » qui en plus d’être des loisirs, permettent d’acquérir des compétences et de l’agilité, comme les sports déjà mentionnés, l’art équestre et le tir, mais aussi la natation9. An-Nasâ-î et al-Bayhaqî rapportent que les deux ansâr : Jâbir ibn ‘Abdullah et Jâbir ibn ‘Umayr s’entrainaient au tir, quand l’un d’eux se lassa. Le second lui répliqua pour l’encourager : « Tu te lasses ? J’ai entendu le Prophète dire “toute chose qui distrait du Rappel d’Allah est une distraction inutile, à l’exception de quatre choses : s’entrainer à tirer sur des cibles simultanément, dresser son cheval, s’amuser avec sa famille et apprendre à nager !” »10. Sur le même registre, Mujâhid rapporte que Ibn ‘Umar s’entrainait régulièrement au tir avec d’autres compagnons, qu’ils disposaient de nombreuses cibles et les visaient alternativement.

La Sunna donne donc une priorité aux sports fonctionnels, ce qui implique en premier lieu l’entrainement au tir, auquel de nombreux hadiths sont consacrés, mais aussi les courses d’obstacles, qui permettent de développer la force, la rapidité et l’agilité et conserver une forme physique optimale. Ibn Nahhâs rapporte dans son ouvrage de référence11 (مشارع الأشواق إلى مصارع العشاق) que les compagnons Hudhayfa ibn al-Yamân et Abdullah Ibn ‘Umar s’entrainaient sur des sortes de parcours de combattants, dans lesquels ils s’entrainaient à tirer sur plusieurs cibles, à courir, à sauter des obstacles et « habituer leurs corps à la fatigue »12. Il ajoute que Hudhayfa avait adapté son habillement à ces activités. Ibn Nahhâs rappelle à ce titre l’importance de l’entrainement à la lutte en islam. Les paris sont même exceptionnellement permis pour la lutte (et les courses à cheval) afin d’encourager les musulmans à pratiquer ces activités et à y exceller13.

Toutes ces activités physiques « martiales » sont des sports utiles dans la mesure où elles ne permettent pas seulement de préserver sa santé et d’améliorer les performances physiques, mais aussi d’acquérir un art, comme la lutte, qui permettent à tout un chacun, ne serait-ce que de défendre sa famille et ses biens, conformément au hadith : « celui meurt en défendant ses biens est un martyre, (…) celui qui meurt en défendant sa famille est un martyre. »14.

 

 

  1. Soleiman Al-Kaabi
http://www.binbaz.org.sa/fatawa/37
2 Hadith rapporté par Ahmad, Tirmidhî, selon Al-Miqdâd ibn Ma’dî.
3 Hadith vu précédemment.
4 Ibn Qayyim, At-Tibb An-Nabawî, p13. Voir : http://shamela.ws/browse.php/book-23649
5 Ibid.
6 Ibid.
7 Ibid, p3.
8 Rapporté par at-Tirmidhî, Abû Dâud et Ibn Hibbân, selon ‘Uqba ibn ‘Âmir.
9 « Apprenez à vos enfants la natation, l’art équestre et le tir » [et non le « tir à l’arc » comme on le voit trop souvent traduit] (Hadith faible)
10 Hadith rapporté selon ‘Atâ ibn Abî Rabbâh. Voir : Hadith 300 d’Ibn Nahhâs dans son livre Mashârî’ al-ashwâq

11 http://shamela.ws/index.php/author/385

12 Ibid, p141.
13 Ibid, p143-145.
14 https://library.islamweb.net/hadith/display_hbook.php?hflag=1&bk_no=2021&pid=914835

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